Bises de chien donne des puces

« On écrit de Marseille que M. le Comte de Sade vient de fournir dans cette ville un spectacle d’abord très plaisant, mais effroyable par les suites. Il a donné un bal où il a invité beaucoup de monde et distribué des pastilles au chocolat si excellentes que quantité de gens en ont dévoré. Elles étaient en abondance et personne n’en a manqué ; mais il y avait amalgamé des mouches cantharides. On connaît la vertu de ce médicament : tous ceux qui en avaient mangé, brûlant d’une ardeur impudique, se sont livrés à tous les excès auxquels porte la fureur la plus amoureuse. Le bal a dégénéré en une de ces assemblées licencieuses renommées parmi les Romains : les femmes les plus sages n’ont pu résister à la rage utérine qui les travaillait. Plusieurs personnes sont mortes des excès auxquels elles se sont livrées dans leur priapisme effroyable et d’autres en sont encore très incommodées. »

Voici les faits, du moins c’est ce que l’on peut découvrir dans les « Mémoires secrets » de Bachaumont à la fin du mois de juillet 1772.

À l’origine de cette orgie : la venue du Marquis de Sade à Marseille pour une affaire d’argent. Mariant l’utile à l’agréable, il profita de son passage en ville pour s’amuser un peu… il aurait ainsi loué les services de plusieurs filles chez qui, accompagné d’un laquais, il aurait fait des choses abominables en leur donnant des dragées empoisonnées.

« Est-ce Sade qui a donné ces dragées pour mettre en condition les filles ? » nous dit l’intendant de Provence, Monsieur de Montyon. « Est-ce son valet qui les a données à son maître, pour l’empoisonner et s’emparer de son argent ?… C’est ce qu’on ne sait point. Une autre version de cette histoire, où les faits sont moins atroces et plus vraisemblables, serait que ce jeune homme a été dans quelques mauvais lieux, qu’il a donné aux filles des pastilles à la cantharide, qui les ont beaucoup incommodés, et qu’une d’elles, en ayant mangé plus que les autres, a failli mourir. Dans tous les cas, aucune des filles n’a péri. »

L’affaire, plutôt devinée que réellement connue, fait un tel bruit qu’une enquête est ordonnée où l’on demande à interroger les prétendus victime de celui qui est dorénavant — pour Marseille — l’étrange Marquis de Sade.

Marquis de Sade - Bises de chien donne des puces

Avec les dépositions des filles, nous apprendrons que, le 25 juin 1772 vers 09 heures du soir, elles furent accostées par un homme de haute taille leur demandant de monter dans son appartement pour leur communiquer quelque chose ; là, il leur demandera de se préparer à recevoir son maître… le domestique reviendra peu après, accompagné d’un autre homme, jeune, de taille moyenne, assez rempli, cheveux blonds, portant épée, vêtu d’un frac gris, culotte en soie couleur souci, ayant une canne à pomme d’or.

À peine rentré, le jeune homme distribua des pastilles en forme d’anis sucrés, les filles en prirent évidemment quelques-unes et les mangèrent ; ledit jeune homme leur en offrit de nouveau… comme elle n’en voulait plus, il leur dit qu’il en offrait à tout le monde et les pressa de finir le contenu de la boîte. Il leur demanda ensuite de se mettre à l’aise et de le rejoindre chacune leur tour dans la chambre à côté.

Là, il demandait à la victime de se déshabiller et de s’agenouiller au pied du lit ; de cette manière, il pouvait profiter pleinement des formes de la fille, pelotant et caressant tout ce qui s’offrait à lui, donnant même à certaines quelques coups de balai sur les fesses… proposant, en échange, de se faire fouetter en comptant les coups. Une fois, tout cela fait, il les allongeait sur le lit où il s’amusait de chacune par devant, tandis que son domestique — excité et déculotté — jouissait de lui par-derrière.

L’affaire faite, la fille s’habillait et sortait pour laisser place à la suivante. À peine fussent-elles sorti qu’elles sentaient leur estomac en feu et vomissaient copieusement les bonbons avalés peu de temps avant.

Qu’il s’agisse de Mariette Borelly, de Mariannette Laugier, de Marianne Laverne ou de Rose Coste, les témoignages sont identiques : à toutes, Sade a proposé des pastilles d’anis dissimulant cette poudre de cantharide qui exalte les ardeurs amoureuses ; et à toutes, il a proposé des jeux érotiques dont le domestique du Marquis n’était pas exclu.

Marquis de Sade - Bises de chien donne des puces

Fort des éléments scrupuleusement recueillis lors de l’enquête, il ne reste plus au procureur qu’à réclamer des poursuites judiciaires, ce qu’il fait début juillet :

« Vu la procédure, tout considéré, je requiers pour le Roi qu’à ma requête et mon indication, un homme vêtu d’un frac gris doublé de bleu et veste et culotte souci, connu sous le nom de Marquis de Sade, et un homme, haute taille, vêtu d’une matelote rayée bleue et jaune se disant domestique dudit Marquis de Sade et désigné sous le nom de Latour, soient pris et saisis au corps, menés et conduits aux prisons royaux, et ne pouvant être appréhendés, assignés et criés, leurs biens saisis et annotés sous la main du Roi à la forme de l’ordonnance. »

Dès le 11 juillet, Lacoste, château du Marquis de Sade dans le Luberon, est perquisitionné, mais lui et son valet sont introuvables. Sans perdre de temps, le procureur de Marseille prononce la sentence « le sieur Sade aura la tête tranchée et le valet, sur une potence, sera pendu et étranglé » ; les corps devront ensuite être brûlés et les cendres jetés au vent.

Toujours insaisissables — et pour cause : Sade s’est enfui en Italie — c’est en effigie que Sade et Latour seront brûlés, le 12 septembre 1772, sur la place des Prêcheurs à Aix en Provence ; ville qui restera toujours pour Sade « la ville de l’échafaud toujours dressé » bien que pour cette affaire il fut finalement blanchi à Aix en juin 1778.

Ainsi, en ce jour du 25 juin 1772, Sade, sans le savoir encore, pénètre dans les annales de Marseille… alors que tout Paris le connaît déjà !

Sources : Sade et les 4 filles de Marseille – L’article d’Eugénie se trouvait initialement sur le Blog défi grandes écoles de l’Express / Photo Cantharide officinale – Per Hoffmann Olsen / Photo Notre-Dame-de-la-Garde à Marseille – Anonyme